Drogue à Vannes. Ancien « toxico », il vient en aide aux personnes souffrantes d’addiction

À 60 ans, Manu* a eu plusieurs vies, chacune allant de pair avec une addiction. Tantôt consultant sous héroïne, ou père de famille accro au shit, il a tout testé. Sobre depuis cinq ans, il s’engage aujourd’hui pour aider les personnes dépendantes.

Manu*, 60 ans, casse le cliché de l’ancien « toxico ». Ado dans les 70’s, il raconte la drogue festive, l’héroïne, puis l’alcool. Aujourd’hui, il tend la main à celles et ceux qui souffrent des mêmes addictions. (Le Télégramme/Mooréa Lahalle)

Sexe, drogue et rock’n’roll

« J’étais ado dans les années 70. Tout était à créer. On baignait dans la musique : Led Zeppelin, Deep Purple… C’était post mai 68, la liberté totale. J’ai quitté l’école à 16 ans, mais j’ai trouvé un boulot dans l’informatique et j’ai très vite gagné beaucoup d’argent. Avec les copains, c’était la fête. De la cigarette, on est passés au shit, puis à la coke. Et on a fini par tout tester. Je devais avoir 22 ou 23 ans quand ça a commencé à dégénérer. Je gagnais l’équivalent de 8 000 euros par mois, je voyageais beaucoup, j’ai vu des soirées organisées par des grands patrons français où la drogue était servie à volonté. Je vivais la nuit, travaillais le jour. C’était n’importe quoi. Avant d’aller bosser, les lignes de coke étaient de plus en plus longues. Et le soir, je me couchais avec l’héroïne. J’ai fini par ne plus pouvoir travailler.

Comme je sortais beaucoup, j’ai commencé à fréquenter une population nocturne, vivant de pratiques plus ou moins licites : les prostituées, les voyous… Ce qui avait été jusque-là une consommation festive, est devenu exponentiel. Je m’approvisionnais directement auprès des grossistes et j’ai commencé à dealer pour mes amis. J’avais 25 ans et je vivais de ça. Je gagnais bien ma vie, mais je consommais beaucoup, héroïne et coke en tête. Un gramme de chaque par jour, durant six mois. Jusqu’à l’explosion avec ma petite amie de l’époque. Et là, j’ai tout perdu : ma copine, l’appétit, et quinze kilos. Ça a été l’élément déclencheur.

« Certains de mes amis se sont suicidés, d’autres ont attrapé le sida. Je suis un survivant ».

Les montagnes russes entre shit et alcool

Je suis retourné vivre chez ma mère, en région parisienne. Elle n’était au courant de rien. Le fait de changer de repères, de retrouver une ambiance familiale, de couper les ponts avec le milieu, ça a facilité le sevrage. J’ai eu une semaine très difficile, puis je suis parti dans les Alpes avec des amis extérieurs au milieu. On était loin de tout, ça m’a aidé. Ça a été assez facile pour moi. D’autres n’ont pas eu cette chance. Certains de mes amis se sont suicidés, d’autres sont morts du Sida. Je suis un survivant.
À 26 ans, j’ai renoué avec mon ancien métier. Je me suis donné cinq ans pour remonter la pente. Au début des années 90, j’avais retrouvé une vie sociale, quitté ma mère et j’étais devenu papa. Mais je fumais beaucoup de shit. C’était devenu un rituel quotidien, comme un apéro. Je me suis séparé de la mère de ma fille, puis du shit, au profit de l’alcool en 98. C’était d’abord occasionnel, avant de devenir quotidien.
Deux ans plus tard, j’ai commencé à déclencher des crises d’angoisse terribles. J’ai été suivi par une psychothérapeute pour la première fois de ma vie, qui m’a mis sous antidépresseurs. En 2010, je me suis installé en Bretagne avec ma compagne de l’époque. J’ai monté une boîte dans le bâtiment, qui marchait bien. Puis très vite, je me suis senti sous pression, tant physique que psychique. Avec ma compagne, la relation s’est détériorée, je buvais encore plus, jusqu’à ce que ma fille, devenue infirmière, me fasse prendre conscience
que j’avais un problème.

« Son truc à lui, c’était Gauloise-pinard »

Je suis entré en cure en 2015. À l’issue des cinq semaines, j’ai recommencé une psychothérapie. C’est là où j’ai compris que mon addiction venait de l’enfance, même si elle avait été heureuse. Mes parents, ouvriers, ont tout fait pour que l’on ne manque de rien. Mon père travaillait pour la SNCF. Son truc à lui, c’était Gauloise-pinard. Il était alcoolique. Mais ce n’est pas l’origine de mon addiction, cela crée juste une faille qui peut conduire, ou non, à une addiction. L’origine de la mienne venait du fait que j’avais été le chouchou de ma mère. Elle me valorisait, me complimentait sans cesse. Tout m’était possible. Ses mots étaient comme du sucre. Et quand ce sucre a commencé à manquer, parce que je ne correspondais plus à l’image qu’elle s’était faite de moi, il m’a fallu trouver un substitut pour soulager le manque : la drogue. Tout ça, je le lui ai dit en sortant de cure. Ça faisait aussi partie du travail et ça a été libérateur.

« On m’avait apporté tellement de choses que j’avais envie de rendre la pareille»

« J’avais envie d’aider »

Après la cure, j’ai intégré le groupe d’entraide soutien dépendances (https://www.soutiendependances.fr/). J’avais envie d’aider, et puis on m’avait apporté tellement de choses que j’avais envie de rendre la pareille. Lorsque l’on sort de cure, on est très seuls. Nous, nous sommes là pour les soutenir et les aider dans leurs démarches tant personnelles qu’administratives.
Aujourd’hui, je me sens très bien. Je suis investi dans la culture de ma commune et je travaille à côté dans l’informatique, mais loin de toute pression, dont je ne veux plus. Je suis fier du parcours que j’ai eu, et je n’ai pas peur de retomber dans la drogue. En revanche, je redoute les maladies qui pourraient en découler. D’autant que ma fille est enceinte, je veux en profiter.
Et puis, j’ai gardé des séquelles de mes années d’addictions. J’ai les gencives bouffées par la coke, et des problèmes de prostate depuis mes 29 ans. Alors la drogue dure, c’est terminé pour moi. Pour ce qui est de l’alcool, je ne suis pas encore sûre d’en être sorti. J’ai perdu mon meilleur ami il y a quelques mois, c’était des émotions très fortes. J’aurais pu replonger, mais je n’ai pas craqué. Mais il ne faut jamais dire jamais. Je sais que c’est fragile ».

*Le prénom a été modifié

Le Télégramme Mooréa Lahalle Publié le 08 octobre 2020 à 18h58

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